« France » de Bruno DUMONT, ou l’obscénité de l’information spectacle

17 septembre 2021

France De Meurs est journaliste. « Tu es la plus grande journaliste de France, France ! » se plaît à lui répéter son assistante, l’irrésistible Blanche Gardin.

France, incarnée par Léa Seydoux, officie dans une émission télévisée sur l’actualité, dans laquelle elle met littéralement en scène les sujets qu’elle traite. On la voit ainsi partir en reportage dans un pays du Moyen-Orient en guerre (Syrie ?) et diriger son équipe technique et ses interlocuteurs locaux comme un metteur en scène de théâtre dirigerait des acteurs. Elle place la caméra, met ses propres mots dans la bouche des interviewés, dicte leurs gestes, leurs émotions, s’octroie systématiquement le rôle principal, le tout dans une ambiance survoltée, comme si elle craignait que la meilleure image à faire soit celle qu’elle est train de manquer.

Un autre passage corrosif nous la montre embarquée sur un bateau de migrants… lui-même suivi par la vedette performante à bord de laquelle l’équipe technique travaille. L’assistante de France De Meurs déplorera qu’il n’y ait pas eu de noyés car « ç’aurait été bien pour le reportage »…

Si le film hésite entre critique grinçante du système médiatique et portrait d’une femme qui va petit à petit se fissurer, ce qui nous en reste, par-dessus tout, c’est un sentiment d’obscénité. La première scène du film est à ce titre emblématique. Nous entrons dans une conférence de presse à l’Elysée. France pose au président Macron une question qui n’est ni plus brillante ni plus incisive qu’une autre, mais tout son entourage semble au bord de l’orgasme, gestes sexualisés à l’appui. Les réseaux sociaux explosent, France exulte.

Mais la tyrannie du spectacle n’épargne personne, pas même ses plus fidèles soldats. France De Meurs en sera victime à son tour. Elle subira une série de déboires au travers desquels son intimité est systématiquement violée et livrée en pâture au public. Le processus culmine lorsque le réalisateur du film, Bruno Dumont, filme France en très gros plan, tandis qu’elle s’effondre au volant de sa voiture. La caméra est placée en contrebas de son visage et scrute longuement l’héroïne se défigurant sous l’effet de la colère et du chagrin. Dans une mise en abyme saisissante, nous devenons les voyeurs que nous fustigions dans la première partie du film. Que ce soit avec gêne ou délectation, nous regardons le visage de France – ou celui de l’actrice qui l’incarne – se distordre comme rarement on le montre au cinéma, dans un plan qui semble s’étirer interminablement et dont on se demande jusqu’où il ira et ce qu’il nous montrera encore de cette décomposition. Et tandis qu’elle est au plus bas, son assistante tente de la soutenir en lui expliquant combien cette chute est formidable, puisque sa renaissance n’en sera que plus spectaculaire, et que c’est ce que le public attend : des émotions extrêmes. « Les gens vont t’adorer, France ! Ça va être énorme ! »

Le film a divisé les médias, certains se sentant sans doute trop attaqués par ce portrait mordant d’un système sans scrupule. Pourtant Bruno Dumont aurait pu aller plus loin encore, en s’attachant davantage à démonter les ressorts financiers, politiques et de pouvoir de ce système. Il préfère rester au plus près de son personnage, et montrer son humanisation progressive à la faveur d’une série d’événements existentiels. Mais là où les critiques qui ont égratigné le film ne s’y sont pas trompés, c’est que le sentiment qui nous reste dans les jours suivant la projection est celui d’un dégoût profond. Et ce dégoût-là, celui du cirque médiatique dans lequel nous baignons, nous fait parler longtemps après la clôture du générique. 

Marie-Noëlle Clément

Marie-Noëlle Clément

Psychiatre

Médecin directeur de l'Hôpital de Jour pour Enfants André Boulloche à Paris, elle travaille plus particulièrement sur les relations que les publics jeunes entretiennent avec les écrans, la communication avec les jeunes enfants, et l’autisme.

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