Nous sommes passés en quelques années d’une logique de consommation à des possibilités quasiment infinies de création

J’ai conçu les balises 3-6-9-12 en 2008 comme une manière de répondre aux questions les plus pressantes des parents et des éducateurs.

Tout a commencé en 2006, lorsque la chaîne de télévision BabyTV a commencé à diffuser sur le sol français des programmes « spécialement destinés aux enfants de moins de trois ans », avec le conseil d’installer un téléviseur dans la chambre des bébés ! Bien qu’une telle chaîne ne contienne pas de publicités explicites, son modèle économique repose tout entier sur la publicité. Les programmes sont fabriqués en Asie à très bas coût, et la chaîne s’accorde à elle-même des licences pour toucher des royalties sur les ventes de biscuits et friandises portant l’image des petits héros présents dans les programmes. Les jeunes enfants insistent évidemment pour que ces produits soient achetés en priorité par leurs parents : c’est le « facteur caprice » théorisé par les publicitaires, et les revenus peuvent être considérables !

Depuis mon premier ouvrage sur la question publié en 1996, dont le titre était Y-a-t-il un pilote dans l’image ?, j’avais souvent dénoncé les risques d’une consommation télévisuelle trop précoce. Je répétais donc le même message : avant trois ans, un enfant a besoin de temps pour découvrir le monde et ses possibilités, ne réduisons pas son monde, si tôt, à un écran ! Mes protestations restèrent isolées et Baby TV s’installa dans le paysage médiatique…

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Un an plus tard, le 16 octobre 2007, la chaîne Baby First  voulut elle aussi bénéficier de la manne des produits dérivés et se lança à son tour sur le sol français. Mais l’expérience de BabyTV m’avait servi de leçon. Deux jours plus tard, le 18 octobre, je lançai une pétition en ligne – sur mon blog qui se trouvait alors sur le site belge squiggle.be – pour demander l’interruption de ces chaînes jusqu’à plus ample informé. Puis, deux jours plus tard encore, le 20 octobre, je proposai à deux collègues, les professeurs Pierre Delion et Bernard Golse, de signer ce même texte avec moi dans le journal Le Monde afin de donner à cet appel une audience plus grande. Il fut publié le 25 octobre sous nos trois signatures.

La mobilisation d’un grand nombre d’associations de professionnels de la petite enfance, et du Collectif Inter associatif Enfance et Médias (CIEM), a alors permis de s’opposer efficacement à ce projet. Dans la foulée, j’écrivis Les dangers de la télé pour les bébés, paru en mai 2008. C’est alors que des parents s’adressèrent à moi : « Nous comprenons bien pourquoi il faut éviter de mettre un enfant de moins de trois ans devant la télévision, mais qu’est-ce que vous nous conseillez pour après ? » Ainsi est née, en 2008, ce que j’ai appelé d’abord « la règle 3-6-9-12 ». Comme le chiffre 3 était assorti de l’injonction « pas de télé avant… », j’ai fait précéder les nombres 6, 9 et 12 d’une formule semblable : « pas de console de jeu personnelle avant 6 ans ; pas d’Internet non accompagné avant 9 ans ; pas de réseaux sociaux avant 12 ans ». En même temps, ces préconisations basées sur des âges précis s’accompagnaient de quatre conseils valables à tout âge : limiter les temps d’écran, choisir avec les enfants les programmes qu’ils regardent, les inviter à parler de ce qu’ils voient et font avec les écrans, et encourager leurs activités de création, avec ou sans écran. Et je me suis vite aperçu que c’était ces conseils qui constituaient le message le plus important.

Le mot de « règle » s’imposa en effet rapidement pour avoir des effets contre productifs : des parents se sentaient culpabilisés, d’autres cherchaient à l’appliquer à la lettre. Dès 2010, l’expression de « balises » s’imposa comme une heureuse alternative : une balise déposée en mer peut tout aussi bien indiquer un dangereux récif qu’un merveilleux trésor… Parallèlement, les messages concernant chaque tranche d’âge évoluaient vers des conseils positifs, comme de nommer les temps d’écrans et d’établir des contrats d’utilisation clairs, et intégraient les préoccupations nouvelles des parents, notamment autour du téléphone mobile. Tout cela évidemment sans pour autant renoncer au message initial : moins un jeune enfant est confronté à la télévision, mieux c’est, et il ne devrait en tous cas jamais y être abandonné seul !

Enfin, le conseil d’encourager les activités de création avec le numérique devint de plus en plus important au fur et à mesure que ces technologies en offraient de nouvelles possibilités. Car avec elles, nous pouvons tout aussi bien fuir et ignorer le monde que démultiplier nos possibilités d’agir sur lui. Et nos enfants auront d’autant plus de chance de s’engager du bon côté que nous saurons introduire ces outils dans leur vie au bon moment et de la bonne façon. C’est le but des balises 3-6-9-12. Elles m’ont valu d’être honoré d’un Award international. Je l’ai reçu solennellement en 2013 à Washington, remis par le Family Online Safety Institute (FOSI).

Serge Tisseron

Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot. Site : http://www.sergetisseron.com