« Votre enfant devant les écrans : ne paniquez pas » de Nicolas Poirel : ce que disent vraiment les neurosciences

17 septembre 2021

L’auteur de ce petit livre formidable est professeur de psychologie du développement à l’Université Paris Descartes, et chercheur au CNRS en psychologie expérimentale.

A travers cet essai dont la lecture est très agréable et accessible, Nicolas Poirel nous apprend à lire les études scientifiques : que nous apportent-elles ? Jusqu’où peut-on les faire parler… ou pas ? Quels sont les effets avérés des écrans sur les enfants ? Et quels sont ceux, parfois largement véhiculés dans les médias, qui relèvent de la supposition, du fantasme, de l’extrapolation ?

Citons trois exemples parlants développés dans cet ouvrage :

  • Les biais cognitifs d’attribution causale

De nombreux articles, dans la presse généraliste ou spécialisée, font état de « constats cliniques » et en tirent de hâtives conclusions. Si de telles observations sont utiles pour orienter les recherches, elles ne doivent pas se substituer aux résultats desdites recherches. 

Si l’on dit : « Je constate que les avions font du bruit », est-ce que cela nous autorise à dire : « Tout ce qui fait du bruit est un avion » ? Bien évidemment non ! C’est pourtant ce raccourci qui est souvent la cause de « fake news » sur la problématique des effets des écrans. Un clinicien dit : « Je constate que les enfants qui ont des comportements violents jouent beaucoup aux jeux vidéo de guerre ». Il est alors tentant de conclure : « Les enfants qui jouent beaucoup aux jeux vidéo de guerre ont des comportements violents ». Pourtant ce n’est pas plus vrai que de dire que tout ce qui fait du bruit est un avion ! C’est un biais de raisonnement. Seule une recherche scientifique pourrait établir un lien de causalité entre le fait de regarder les écrans et la violence du comportement.

  • Quelles études scientifiques pour prouver un lien de causalité ?

C’est là où le problème devient complexe. La seule recherche qui pourrait prouver que le fait de jouer beaucoup aux jeux vidéo de guerre rend violent reposerait sur un protocole contraire à toute forme d’éthique. Il serait nécessaire de constituer une population homogène d’enfants (en termes d’âge et de données sociologiques et psychopathologiques), de tirer au sort leur attribution à un groupe fortement exposé aux jeux vidéo de guerre, et à un second groupe non exposé, puis de comparer l’évolution comportementale de ces deux groupes. Ce type d’étude étant évidemment irrecevable pour un comité d’éthique, on procède d’une manière différente : on se base sur les habitudes déjà existantes des enfants. On constitue un groupe d’enfants jouant déjà aux jeux vidéo de guerre, et un groupe qui n’y joue pas, et on compare les comportements des enfants des deux groupes. Mais ceci ne nous dit rien du lien de causalité entre jeux vidéo de guerre et comportement violent. Quel était le comportement de ces joueurs avant qu’ils ne commencent à jouer ? Avaient-ils déjà des conduites violentes, par exemple dans la cour de récréation ? Et si oui, ces conduites violentes ont-elles augmenté sous l’effet des jeux vidéo ? Ou, pourquoi pas, ont-elles diminué ? On voit donc que les protocoles utilisés ne permettent pas de trancher la question.

  • Les bébés devant la télévision et les troubles de l’attention

Là encore, une idée largement véhiculée est que l’exposition des tout-petits à la télévision entraîne un déficit attentionnel. Une étude a en effet montré qu’un nombre statistiquement significatif d’enfants de 1 à 3 ans fortement exposés à la télévision présentent une diminution des scores attentionnels à l’âge de 7 ans (Foster et Watkins, 2010). Toutefois il y a une différence entre « diminution des scores attentionnels » et « déficit attentionnel ». Dans cette étude, le franchissement de la limite entre diminution et véritable déficit ne concerne que 10% des 1159 enfants observés, avec des durées d’exposition supérieures à 7 heures par jour ! Malheureusement les messages diffusés dans les médias sont rarement aussi précis, et ne retiennent de ce type d’études qu’une affirmation approximative et de ce fait mensongère, propre à angoisser les parents.

Au-delà des exemples très éclairants qu’il donne, Nicolas Poirel nous invite, à travers ce livre, à comprendre comment se fabriquent l’infox et les fake news. Car on peut tout faire dire à des études scientifiques lorsque l’on manque de rigueur dans leur lecture, que ce soit par négligence ou pour servir une idéologie. 

Marie-Noëlle Clément

Marie-Noëlle Clément

Psychiatre

Médecin directeur de l'Hôpital de Jour pour Enfants André Boulloche à Paris, elle travaille plus particulièrement sur les relations que les publics jeunes entretiennent avec les écrans, la communication avec les jeunes enfants, et l’autisme.

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