Influenceurs néfastes ? Médias sociaux et santé mentale des jeunes
Jusqu’ici, nous n’avons jamais reproduit dans cette newsletter un article d’une revue scientifique, bien que certains d’entre eux auraient mérité de l’être. Nous avons toujours préféré proposer des synthèses. Mais exception n’est pas habitude. Or, les débats actuels autour de l’influence néfaste des réseaux sociaux, qui poussent le gouvernement à vouloir les interdire aux mineurs de moins de 15 ans, nous amènent à reproduire un éditorial de la prestigieuse revue The Lancet sur la question des réseaux sociaux.
Cet éditorial du volume 404, numéro 10 461, a été publié le 12 octobre 2024. Il concerne un article publié dans la même revue et que l’on peut trouver avec ces indications : Moran, Paul et al., The Lancet, Volume 404, Issue 10461, 1445–1492, October 12, 2024.
En voici une présentation.
Influenceurs néfastes ? Réseaux sociaux et santé mentale des jeunes
Aujourd’hui, les adolescents passent une grande partie de leur temps dans le monde numérique. Ils échangent sur les réseaux sociaux, regardent des vidéos sur YouTube ou TikTok et accordent beaucoup d’importance aux « j’aime » et aux commentaires. Selon les dernières études, plus d’un tiers des adolescents ont des contacts réguliers en ligne, et environ 1 jeune sur 10 présente une utilisation excessive, proche de l’addiction. Ces jeunes ont du mal à se passer des réseaux sociaux, ressentent de l’anxiété ou de la tristesse lorsqu’ils ne peuvent pas les utiliser, délaissent d’autres activités et voient leur vie quotidienne affectée.
Depuis une quinzaine d’années, l’essor des réseaux sociaux s’accompagne d’une augmentation des troubles mentaux et des comportements d’automutilation chez les jeunes de 10 à 24 ans. Cette évolution inquiète de nombreux experts et responsables de santé publique, qui s’interrogent sur l’impact réel des réseaux sociaux sur le bien-être des jeunes.
Il est probable que la vie, pour les jeunes comme pour les adultes, devienne de plus en plus numérique. Cependant, les inquiétudes grandissent concernant les enfants et adolescents, souvent exposés aux réseaux sociaux sans réel contrôle parental. Les plateformes utilisent des algorithmes et des publicités ciblées conçus pour capter l’attention le plus longtemps possible. Les jeunes sont ainsi exposés à des contenus faisant la promotion de l’alcool, de la restauration rapide, du vapotage ou des jeux d’argent, ce qui profite financièrement aux plateformes.
L’adolescence est une période clé du développement. Le cerveau est encore en construction, ce qui rend les jeunes plus sensibles aux influences extérieures. En même temps, ils cherchent à construire leur identité et à gagner en autonomie, ce qui explique pourquoi les difficultés émotionnelles sont fréquentes à cet âge. Ces constats alimentent le débat : faut-il limiter l’accès aux smartphones ? Interdire les téléphones à l’école ? Mettre en place des lois pour mieux protéger les jeunes ?
Pour autant, les chercheurs peinent à établir un lien direct et clair entre l’usage des réseaux sociaux et l’augmentation des troubles mentaux. Les études disponibles donnent des résultats contrastés. Pour certains jeunes, les réseaux sociaux peuvent même avoir des effets positifs, en rompant l’isolement, en facilitant le soutien entre pairs ou en donnant accès à des ressources d’aide et de thérapie.
Les scientifiques s’accordent toutefois sur un point : davantage de recherches sont nécessaires. Le simple temps passé en ligne ne suffit pas à expliquer les effets des réseaux sociaux. Les expériences varient beaucoup d’un jeune à l’autre. De plus, d’autres facteurs importants ont évolué ces dernières années, comme l’augmentation des inégalités sociales, les difficultés d’accès à l’emploi ou les inquiétudes liées au changement climatique. Si les réseaux sociaux ont un impact sur la santé mentale, celui-ci est sans doute réel mais limité, et s’ajoute à d’autres causes.
Il est essentiel d’adopter une vision globale de la santé mentale. Les comportements d’automutilation, qui concernent aujourd’hui un nombre alarmant de jeunes, sont fortement influencés par des facteurs sociaux comme la pauvreté, les inégalités, le racisme ou l’exclusion. Les populations autochtones, notamment les jeunes, sont particulièrement touchées, en lien avec les effets durables de la colonisation et des discriminations.
Réduire la souffrance des adolescents nécessite donc une action collective : améliorer les conditions de vie, renforcer les services de soutien et construire des communautés plus solidaires. Si les jeunes passent une partie importante de leur vie en ligne, ils doivent pouvoir le faire dans un environnement sûr, sans manipulation.
Le rôle des parents est essentiel. Dialoguer avec son enfant, s’intéresser à ses usages numériques, fixer des règles claires mais adaptées à son âge et rester attentif aux signes de mal-être sont des leviers importants. L’objectif n’est pas d’interdire systématiquement, mais d’accompagner les jeunes pour qu’ils puissent évoluer dans un environnement numérique plus sûr et équilibré.