Protégeons nos très jeunes enfants des dangers des écrans
Apprenons aux plus grands à s’auto guider et à s’auto protéger

La question des outils numériques est un problème social qui ne se résoudra pas avec la dénonciation, mais avec la découverte du plaisir de la créativité et de la relation.

 

Depuis 2008, date de leur création, les balises 3-6-9-12 ont évolué, d’abord parce que les technologies évoluent, et ensuite parce que les enfants âgés de 3 ans, 6 ans, 9 ans et 12 ans ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’il y a dix ans. Initialement baptisées « règle », nous avons renoncé à ce mot qui ne donnait pas une idée exacte de notre objectif : apprendre à se passer des écrans, mais aussi apprendre à s’en servir, autrement dit apprendre tout aussi bien à identifier leurs dangers qu’à nous donner le désir de connaître leurs merveilleux pouvoirs. C’est exactement la signification d’une balise qui peut indiquer à la fois, en mer, des récifs à éviter ou un trésor à explorer.

Mais depuis 2008, notre objectif fondamental n’a pas changé : comprendre les impacts que les images ont sur le développement de nos enfants, et le nôtre, et construire ensemble une société connectée, responsable et créative grâce à une prévention raisonnée et une éducation avisée.

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C’est pourquoi, en 2006, alors que tous les regards étaient tournés vers les conséquences des images violentes sur les enfants et les adolescents, j’ai tiré la sonnette d’alarme en dénonçant un autre danger : la violence que les images font aux très jeunes enfants. Et j’ai lancé la pétition « Pas d’écrans pour les moins de trois ans », puis publié un ouvrage au titre prémonitoire, Les dangers de la télé pour les bébés (éres, réédité en version augmentée en 2018).

J’y dénonçais à la fois la façon dont la télévision détourne les enfants d’apprentissages indispensables, notamment dans les domaines sensoriels, moteurs et relationnels, et l’incroyable cynisme des fabricants de programmes, qui n’ont souvent pas d’autre préoccupation que de capturer leur attention pour en faire de futurs consommateurs soumis. Le sous-titre de cet ouvrage était d’ailleurs parfaitement clair : « Non au formatage des cerveaux ».

La même année, et partant du constat que la seule opposition à la télévision n’était pas suffisante pour faire changer les pratiques familiales, j’ai proposé la création d’une activité théâtrale à destination des jeunes enfants, pratiquée par les enseignants après une formation préalable : le Jeu des Trois Figures (www.3figures.org). Cette activité bénéficie maintenant d’un agrément de l’Education nationale. Elle est destinée à stimuler chez les enfants les échanges en face à face et la reconnaissance des mimiques, la capacité de se mettre émotionnellement à la place d’autrui en jouant alternativement plusieurs rôles, et à développer une attitude active qui invite notamment les victimes à dénoncer les agressions qu’ils subissent.

Mon insistance sur la nécessité de développer de bonnes pratiques, à une époque où l’Académie américaine de pédiatrie s’en tenait à préconiser la limitation du temps d’écrans, m’a valu de recevoir en 2013 à Washington un AWARD du Family Online Safety Institute (FOSI) destiné à récompenser chaque année une importante contribution à l’encouragement des bonnes pratiques d’écrans. Car nous sommes passés en quelques années d’une logique de consommation à des possibilités quasiment infinies de création.

Aujourd’hui, ce sont les outils numériques confiés aux plus jeunes qui inquiètent, et l’abus par les adolescents des réseaux sociaux et des jeux vidéo. Il est heureux qu’une prise de conscience se fasse enfin ! Mais ne nous contentons pas d’interdire les écrans en croisant les doigts pour que nos enfants sachent plus tard en faire un bon usage. Le problème, aujourd’hui comme hier, reste le même. Comment construire une société solidaire basée sur la reconnaissance réciproque et les indispensables valeurs d’empathie dans un monde hyperconnecté ? Il existe bien entendu des parents mal informés, par exemple sur les dangers de la télévision dans la chambre. Mais il en existe d’autres qui n’allument pas la télévision pour leurs enfants, mais pour eux-mêmes. Un problème majeur consiste dans la solitude d’un grand nombre de parents et le délitement du lien social.

L’association 3-6-9-12, qui fait partie de la Fédération Petits Laboratoires d’Empathie (PLEM), s’est fixé pour objectif de s’atteler aussi à ce problème. C’est pourquoi nous associons toujours nos propositions de conférences à trois autres formes d’intervention : des questionnaires à faire passer dans les classes et dans les familles sur les pratiques d’écran de façon à favoriser les échanges entre parents, enseignants et enfants autour des résultats ; l’aide à la constitution d’un festival de création numérique pour les adolescents, pour favoriser les relations intergénérationnelles ; et la création d’une semaine « pour apprendre à voir autrement », pendant laquelle chacun essaie de réduire sa consommation d’écrans à ce qui l’intéresse vraiment, tandis que sont mises en place des activités sociales alternatives aux écrans.

Plus que jamais, il nous faut concilier la nécessité de protéger nos enfants les plus jeunes des écrans, et celle de leur apprendre progressivement à s’en servir, pour mieux savoir s’en passer. Les balises 3-6-9-12 ont été conçues pour nous y aider.

Diffusons-les, sous la forme de flyer et d’affiches mis à disposition par les éditions éres.

C’est tous ensemble que nous transformerons notre relation aux écrans.

Serge Tisseron

Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot. Site : http://www.sergetisseron.com