Reading parties : Quand lire ensemble devient une manière de se déconnecter
Depuis quelques années, les reading parties, ou moments de lecture collective, connaissent un certain essor, notamment dans les grandes villes. Leur principe est simple : réunir des personnes dans un café, une librairie, un bar, une bibliothèque, un jardin, un lieu culturel ou patrimonial, pour lire chacune son livre mais… ensemble ! Pas de discussion imposée, pas d’animation particulière : on vient partager un moment de lecture, dans une présence collective et silencieuse.
L’idée paraît d’ailleurs un peu étrange… Quoi de plus solitaire et ubiquitaire que la lecture ? Pour lire, il semble que nous n’ayons besoin de personne, et pas non plus de circonstances particulières ou exceptionnelles. Quelle autre activité peut à ce point se transporter partout, à tout moment, du métro au canapé, de la plage à la terrasse de café ? Alors quel est ce besoin soudain de créer une sorte de convocation à la lecture, et qui plus est collective ?
Les reading parties répondent en réalité à plusieurs aspirations de notre époque : retrouver le goût de la lecture, là où beaucoup de nos concitoyens font le constat que l’on a « de plus en plus de mal à lire », mais aussi ralentir la course, se soustraire aux sollicitations numériques, et éprouver le plaisir d’être ensemble sans obligation de parler ou de se divertir mutuellement. Dans un monde où les technologies numériques nous promettent de répondre à l’ensemble de nos besoins, y compris de loisirs et relationnels, les reading parties semblent venir nous proposer de nous réaccoutumer en douceur au plaisir de la lecture et à celui de la vie collective.
Une pratique ancienne, un nouvel engouement
La lecture collective n’est pas une invention récente. Les salons littéraires, les cercles de lecture, les bibliothèques ont longtemps constitué des espaces de sociabilité autour des livres. Si lire a toujours pu être une activité intime, cette activité se prête tout autant à faire communauté.
Les reading parties contemporaines s’inscrivent dans cette histoire, tout en lui donnant une forme nouvelle. Il ne s’agit pas nécessairement de discuter d’un ouvrage, de partager ses impressions ou de participer à un débat. Chacun apporte son propre livre, s’installe et lit à son rythme. Le groupe n’a pas besoin de partager le même texte pour partager une expérience.
Le besoin de déconnexion… et de lien
L’essor des reading parties peut être mis en relation avec une forme de saturation numérique. Notifications incessantes, messages, sollicitations professionnelles, défilement des contenus : nos écrans captent une part importante de notre attention et peuvent rendre plus difficile la disponibilité à soi-même et aux autres.
La lecture offre une autre temporalité. Elle demande de se poser, de maintenir son attention, de suivre un fil narratif ou une pensée. Dans un monde marqué par la fragmentation de l’attention, elle constitue une expérience de continuité et d’immersion.
Mais l’originalité des reading parties tient au fait qu’elles associent cette déconnexion à une présence collective. Ici, le groupe, même inconnu, même silencieux, peut jouer un rôle de soutien dans la réappropriation d’un temps pour soi. Chacun reste plongé dans son univers intérieur et/ou dans celui de l’œuvre qu’il lit, tout en éprouvant la présence des autres. Une forme de lien qui ne repose ni sur la conversation ni sur la performance sociale. Simplement une coexistence d’activités individuelles qui produit un sentiment d’appartenance.
Le paradoxe d’une déconnexion organisée par les réseaux
Les reading parties soulèvent toutefois une contradiction particulièrement intéressante. Pour se déconnecter des écrans, il faut souvent passer par eux. Car les rendez-vous sont annoncés et circulent bien sûr… sur les réseaux ! Les participants découvrent les lieux, s’inscrivent en ligne, suivent les comptes des organisateurs et partagent parfois leur expérience à travers des photographies ou des vidéos. Les réseaux sociaux deviennent ainsi les intermédiaires d’une activité qui cherche précisément à s’en affranchir.
Mais utiliser un réseau social pour trouver une soirée de lecture n’a évidemment pas la même fonction que rester captif d’un flux de contenus des heures durant. L’enjeu réside donc dans la possibilité de reprendre la main sur son attention et son temps. Remettre l’écran à sa place d’outil (outil d’information en l’occurrence), et retrouver des espaces de disponibilité que nous n’aurions jamais dû perdre.
M.-N. C.