29 juin 2026

Nos smartphones, boîtes à chaussures de nos souvenirs

À propos du roman de Delphine de Vigan, « Je suis Romane Monnier »

Que resterait-il de nous si nous disparaissions demain en laissant derrière nous un seul objet : notre téléphone mobile ? C’est la question troublante qui accompagne la lecture de Je suis Romane Monnier, le dernier roman de Delphine de Vigan (éd. Gallimard).

Romane est l’héroïne dont on ne connaîtra rien d’autre qu’un portrait dessiné à travers l’exploration de cet objet intime. Un soir, dans un bar, elle abandonne son mobile (et son code d’accès !) à un inconnu, avant de disparaître. Thomas se retrouve ainsi dépositaire d’une vie : une vie à reconstruire comme un puzzle désordonné, grâce à toutes les traces numériques que Romane a laissées derrière elle.

L’idée est vertigineuse. Pendant des siècles, les souvenirs se sont accumulés dans des lieux bien identifiés et circonscrits : des albums photos, des tiroirs, des carnets, des correspondances, parfois dans ces fameuses boîtes à chaussures où l’on entassait les vestiges d’une existence. On y retrouvait pêle-mêle des lettres d’amour, des cartes postales, des photographies de vacances, des tickets de cinéma, et quelques objets dont la valeur restait essentiellement sentimentale. Ces archives modestes racontaient une histoire impressionniste de nos vies.

Aujourd’hui, cette boîte à souvenirs existe toujours, mais elle a acquis une forme nouvelle. Elle tient dans la poche de notre veste ou au fond de notre sac. Et d’une simple pression du doigt, voilà que nous avons accès à des milliers de photographies et de vidéos, des années de conversations, des notes griffonnées à la hâte, des recherches effectuées au milieu de la nuit, des rendez-vous, des itinéraires, des listes de courses, des messages jamais envoyés… Notre smartphone est devenu l’archive la plus complète que nous ayons jamais constituée sur nous-mêmes. Elle contient beaucoup plus d’informations que la boîte à chaussures, celles-ci ne sont pas forcément choisies, mais les deux réceptacles ont en commun de se présenter comme un puzzle qui exige que quelqu’un le compose, lui donne une forme, un sens. Est-ce que le puzzle de 100.000 pièces est plus informatif que le puzzle de 50 pièces ? Ce n’est pas certain. On s’y perd plus facilement, il est vertigineux d’en faire le tour, on s’y noie… à l’image de ce qui nous arrive dans nos vies numériques ! Et Thomas, dépositaire du mobile de Romane, se perd dans cette quête pour cerner la jeune femme à travers cet empilement de traces disparates. Il se décourage, plonge, reprend son souffle, perd son sommeil. « Pour une raison incompréhensible, une jeune femme qu’il ne connaît pas, qu’il n’avait jamais vue, lui a confié son empreinte numérique dans le vaste monde. C’est un océan, ou un labyrinthe, une énigme aux multiples inconnues, qu’il lui appartient de résoudre. Peut-être simplement l’énigme d’une vie. »

Dans le roman de Delphine de Vigan, le téléphone n’est pas un simple accessoire narratif. Il devient un personnage secondaire, presque un narrateur silencieux. À travers son contenu, une personnalité se dessine peu à peu. Des habitudes apparaissent. Des liens se révèlent. Des secrets affleurent. Chaque donnée semble insignifiante lorsqu’on la considère isolément. Mais leur accumulation produit un effet saisissant : celui d’une présence.

Le roman rappelle ainsi une évidence. Nous ne nous contentons plus d’utiliser nos téléphones : nous y déposons une part de nous-mêmes. Et toutes les personnes avec lesquelles nous interagissons y déposent également quelque chose de nous. Chaque photographie prise, chaque message envoyé, chaque note enregistrée se constitue en trace. Ces traces forment une sorte de double numérique qui grandit avec nous au fil des années. Cette accumulation de fragments est comme un tableau constitué de pixels, dont nous ignorons nous-mêmes l’image finale.

Le livre de Delphine de Vigan interroge ainsi notre rapport à l’identité. Qui sommes-nous réellement ? Ce que nous racontons de nous-mêmes ? Ce que les autres perçoivent de nous ? Ou bien l’ensemble des traces que nous laissons derrière nous sans même nous en rendre compte ? Le téléphone devient alors une sorte de miroir involontaire. Il conserve autant nos intentions que nos distractions, autant nos souvenirs choisis que nos oublis.

Cette réflexion touche particulièrement parce qu’elle concerne chacun d’entre nous. Nos smartphones sont devenus les témoins permanents de nos existences. Aucun album de famille, aucun journal intime n’a jamais possédé une telle richesse documentaire. Et cependant, cette richesse documentaire brouille les choses. Comment reconnaître l’essentiel dans cet amoncellement ? Dans cette superposition de multiples identités difficiles à rassembler : familiale, amoureuse, amicale, professionnelle, administrative… ?

Delphine de Vigan ne livre pas seulement un roman sur une disparition ou sur une enquête identitaire. Elle saisit avec une grande acuité l’une des réalités les plus marquantes de notre époque : nos téléphones contiennent bien plus qu’une collection de données. Ils renferment une mémoire. La nôtre. Une mémoire que nous inscrivons au jour le jour, sans recul ni construction, sans fil narratif. Une mémoire par rapprochements et contiguïtés, par juxtaposition de l’infiniment banal et du très important, sans logique ni hiérarchisation. Une mémoire peu exploitable par autrui : comme Thomas dans le livre, nous pourrions nous perdre à chercher dans cet objet la reconstitution méthodique d’une existence. Mais pour chacun d’entre nous, cette mémoire disparate constitue une sédimentation de nos expériences éparses. Reste que nos smartphones toujours plus fins sont des boîtes à chaussures aussi profondes qu’un océan : qui sait encore ce qu’il a placé au fond ? La mémoire de cet objet singulier est là, solide, organisée, systématique, là où la nôtre est fragile, subjective, volatile. Et pourtant, que faire de cette hypermnésie numérique ? « À force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans 30 ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ? »

L’été approche, et avec lui les lectures de vacances… « Je suis Romane Monnier » est une belle réflexion sur cette empreinte pléthorique que nous déposons sur le monde.

MNC

photo de l'auteur

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