« Maman, est-ce que tu aimes ton smartphone plus que moi ? »
On s’inquiète beaucoup du temps que les adolescents passent devant leurs écrans. Mais beaucoup moins du temps que leurs parents passent devant les leurs. Or les pratiques numériques des adultes pourraient elles aussi jouer un rôle dans les difficultés relationnelles de certains jeunes.
Nous avons tous besoin de nous sentir reconnus par les autres. Dès les premiers mois de la vie, le bébé cherche dans le regard de ses parents la confirmation qu’il existe pour eux. Plus tard, l’enfant puis l’adolescent continuent à attendre de leurs proches qu’ils les regardent, les écoutent et réagissent à ce qu’ils disent.
Mais que se passe-t-il lorsque ce regard est régulièrement capté par un smartphone ?
Le phénomène a d’abord été étudié sous le nom de « phubbing » : ignorer la personne qui se trouve devant soi au profit de son téléphone. Les chercheurs parlent aussi de « technoférence » pour désigner l’interposition d’un outil numérique dans une relation de proximité.
Chez les jeunes enfants, les effets commencent à être bien connus. Un parent qui consulte son téléphone tout en parlant ou en jouant avec son enfant reste physiquement présent, mais son attention devient intermittente. Ses réponses sont plus brèves, ses mimiques moins nombreuses et ses réactions moins bien ajustées. L’enfant se trouve donc confronté à un adulte qui est là… sans être tout à fait là.
Une étude publiée en 2026 suggère que le problème pourrait également concerner les adolescents. Plus ceux-ci perçoivent leurs parents comme absorbés par leurs appareils numériques, plus ils décrivent leur relation avec eux comme marquée par un attachement insécure. Certains peuvent craindre davantage de perdre le lien ; d’autres, au contraire, apprendre à prendre leurs distances pour ne pas souffrir de l’indisponibilité qu’ils ressentent.
Mais attention : cette étude montre une corrélation, pas une relation de cause à effet. Il est possible que l’usage parental du smartphone fragilise certains adolescents. Mais il est également possible que des adolescents déjà plus anxieux ou moins sûrs de leurs liens affectifs soient davantage sensibles aux moments où leurs parents regardent leur téléphone. D’autres facteurs peuvent encore intervenir.
Il faudra donc d’autres recherches. Mais ces résultats invitent déjà à déplacer notre regard. Lorsqu’un adolescent se réfugie dans son smartphone, nous avons tendance à incriminer l’appareil, les réseaux sociaux ou leurs algorithmes. Nous devrions peut-être aussi nous demander ce qui se passe autour de lui.
Car les parents transmettent des règles, mais aussi des modèles. Il est difficile de demander à un adolescent de poser son téléphone pendant le repas si les adultes consultent régulièrement le leur. Et il est difficile de lui expliquer l’importance des relations « réelles » si, lorsqu’il cherche un regard, celui de son parent est ailleurs.
Les campagnes de prévention s’adressent aujourd’hui principalement aux jeunes et à leur « temps d’écran ». Il serait sans doute utile qu’elles s’adressent aussi aux adultes. La question n’est alors plus seulement : « Combien de temps mon enfant passe-t-il sur son téléphone ? », mais aussi : « Que se passe-t-il entre nous lorsque je regarde le mien ? »
