11 octobre 2026

Enfants et écrans : après un été houleux, l’Europe prend parti !

Le 21 juillet 2026, le Parlement français a voté la loi d’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans.

Le 14 août 2026, elle a été censurée par le Conseil constitutionnel pour plusieurs raisons, parmi lesquelles le fait qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication ainsi qu’au droit à la vie privée. En outre, elle ne tenait pas compte de l’âge, de la situation familiale, ni du degré de maturité des mineurs, et ne permettait pas aux parents d’autoriser l’accès à certains services dans l’intérêt de leur enfant.

Le 26 août 2026, Meta a été accusé par 47 États américains d’avoir volontairement introduit des algorithmes susceptibles de créer des comportements addictifs chez des jeunes enfants. Il a été accusé d’avoir fait preuve de ce que l’on pourrait qualifier de « prédation passive » en s’opposant à toutes les mesures de sécurité qui lui ont été fortement suggérées par ses propres équipes de chercheurs. Et il a également fait preuve de « prédation active » en ayant recours aux connaissances des neurosciences pour créer des boucles d’apprentissage par renforcement aléatoire afin de diminuer la capacité des utilisateurs à pouvoir résister à l’envie de revenir sur ses plateformes. Dans un arrangement destiné à lui éviter de payer 200 milliards de dollars et de faire de la prison, Zuckerberg a accepté de payer 18 milliards en s’engageant à faire des changements dans le fonctionnement de ses plateformes. Elles restent interdites aux moins de 13 ans, mais plusieurs réformes sont introduites : la limitation à deux heures par jour d’Instagram et de Facebook pour les moins de 18 ans, le blocage de l’accès la nuit, l’interruption des notifications pendant les horaires scolaires et l’envoi d’avertissements sur le temps d’écran en cas d’utilisation ininterrompue. Les adolescents ont également la possibilité de choisir un fil non personnalisé par les algorithmes et de désactiver l’enchaînement automatique des vidéos. Ces engagements ne sont pas anodins : ils introduisent, dans la conception même du réseau, la possibilité de s’arrêter. Mais Zuckerberg n’a présenté aucune excuse, et le modèle économique de l’économie de l’attention n’est pas remis en cause.

Enfin, le 17 septembre 2026, la Commission européenne a adopté le règlement EU KIDS afin de renforcer la sécurité en ligne des enfants dans toute l’Union1, avec deux mesures phares.

  • Interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 13 ans, accès sous contrôle parental de 13 à 15 ans, puis autonomie à partir de 15 ans. Un seuil harmonisé dans toute l’Europe, là où chaque pays bricolait jusqu’ici sa propre règle.
  • Un changement de logique : ce n’est plus à l’enfant ou aux parents de se débrouiller, c’est à la plateforme de prouver que son produit est sûr et pensé pour l’âge de l’utilisateur dès sa conception. Fin du défilement infini, des notifications intrusives et de la géolocalisation par défaut pour les plus jeunes, sauf à les justifier.

Ces préoccupations rejoignent exactement les repères 3-6-9-12 qui proposent depuis 2008 pas d’écran avant 3 ans, pas d’outil numérique personnel avant 6 ans (en 2008, cela ne concernait que les consoles de jeu car les tablettes n’existaient pas), pas d’Internet avant 9 ans et Internet accompagné entre 9 ans et 12 ans révolus, donc 13 ans, ce qui signifiait « pas de smartphone avant 13 ans » et donc pas d’accès aux réseaux sociaux non plus.

Enfin, le texte européen cible également les chatbots et « compagnons IA ». Les IA conversationnelles grand public devront limiter tout ce qui crée une dépendance émotionnelle chez un mineur, ne plus mémoriser ses conversations, couper micro et géolocalisation par défaut. Le vrai chantier n’est plus seulement les réseaux sociaux, c’est toute la relation des enfants aux machines qui leur parlent, et cela correspond aussi aux préoccupations de l’association 3-6-9-12.

Mais cette loi ne sera vraiment efficace que si elle s’accompagne de la mise en place d’autres mesures.

L’éducation tout d’abord. C’est à la fois celle des enfants, mais aussi celle des parents. L’annonce faite par le Premier ministre d’une heure par semaine consacrée à l’IA en seconde n’empêchera pas des enfants de 10 ou 11 ans de poser leurs questions à ChatGPT en cachette des adultes, au risque de s’en rendre dépendants. Cette éducation doit débuter dès l’école élémentaire et concerner à la fois les écrans et les IA. Certains États américains envisagent d’affecter une partie des sommes versées par Meta à des programmes de prévention. Quel bon exemple pour l’Europe !

Quant aux parents, un grand nombre d’entre eux réclament d’être aidés dans leurs décisions par une information claire et scientifiquement validée. La décision américaine reconnaît le rôle éducatif des parents en leur permettant de modifier les paramètres imposés par défaut. C’est une façon d’encourager le dialogue familial.

La création d’alternatives aux écrans

Il n’est pas possible d’interdire aux enfants de retrouver leurs camarades sur les réseaux sociaux sans leur permettre de les rencontrer en présentiel. L’État doit inciter massivement les collectivités locales, les établissements scolaires et les régions à rédiger des conventions qui leur permettent d’avoir accès gratuitement aux espaces de jeux collectifs présents sur leur territoire, à commencer par les établissements scolaires. Et même, rêvons un peu, de permettre à tous un accès aux activités payantes selon un tarif progressif sur le modèle de celui qui est pratiqué pour les cantines.

La conception des services. Le modèle économique des plateformes n’est pas remis en cause par l’accord conclu aux États-Unis, et c’est là que la loi européenne doit prendre le relais, et pas seulement pour les enfants. L’ensemble des services doit être conçu par défaut pour ne pas rendre dépendants les utilisateurs, et leurs capacités de choix doivent être introduites à tous les niveaux. Autrement dit, les plateformes doivent cesser d’être des machines à capturer l’attention et devenir des outils de mise en relation. La possibilité de réglages personnels doit être au départ de tout compte.

C’est l’enjeu d’un autre texte européen (le Digital Fairness Act) qui doit arriver à l’automne pour s’attaquer plus largement à la conception addictive du numérique. Les négociations sur la lutte contre les abus sexuels en ligne se poursuivent en parallèle.

L’enjeu n’est pas le temps d’écran, c’est la maîtrise de l’attention. La justice américaine et la Commission européenne convergent sur un point essentiel : ce qui semblait relever dans la conception des plateformes d’une prétendue fatalité technique dépend en fait de décisions politiques.

  1. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/news/eu-kids-act-restrict-social-media-platforms-access-children-eu ↩︎
photo de l'auteur

Serge Tisseron

Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université de Paris.