Le plus problématique n’est pas ce que l’on croit – La toxicité invisible des contenus « bien-être »
Les contenus les plus influents négativement sur la santé mentale des jeunes ne sont pas forcément les plus choquants ou les plus violents, mais parfois ceux qui paraissent les plus anodins, voire les plus bienveillants. C’est ce que montre une étude de la Fondation April récemment parue1. Par exemple, des conseils portant sur l’importance de pratiquer du sport, l’alimentation, les soins de la peau, ou même le développement personnel. Ces contenus diffusent en effet des normes de réussite ou de beauté souvent inaccessibles, notamment la musculature chez les hommes et la maigreur chez les femmes. Ces modèles sont d’autant plus toxiques qu’ils n’engagent pas seulement un ensemble de comportements sur les réseaux, tels que les retouches des selfies ou les likes. Ils fonctionnent aussi comme une validation de soi. Ils invitent aussi à vivre le corps comme un objet soumis en permanence au jugement d’autrui et nourrissent un sentiment d’inadaptation à des normes idéalisées. Cette contrainte permanente affecte tout particulièrement les adolescentes.
Ces messages ont en effet un impact particulièrement fort sur les adolescents du fait de leur fonctionnement cérébral particulier, qui s’effectue en deux temps. Dans un premier temps, au moment de la puberté, vers 10-12 ans, les régions inférieures et postérieures de leur cerveau connaissent une maturation rapide. Celle-ci produit une augmentation de l’activité des circuits neuronaux consommateurs de dopamine sensibles à la récompense immédiate et une hypersensibilité socio-émotionnelle. C’est seulement dans un second temps que le cortex préfrontal arrive à maturité, permettant le contrôle des émotions et des impulsions : sa structuration n’est complète qu’à 25 ans. Les adolescents vivent donc quelques années pendant lesquelles ils ont un manque de confiance en eux-mêmes avec une surestimation des effets positifs des expériences nouvelles et une sous-estimation des risques.
Cela les rend particulièrement réceptifs à l’exposition répétée à des images de corps, de modes de vie ou de routines présentés comme des modèles. D’autant plus qu’il existe un biais cognitif appelé « biais de répétition » : plus quelque chose nous est répété, plus nous avons tendance à le croire vrai. Or ces messages sont non seulement répétés de façon explicite, mais aussi présents en permanence de façon diffuse et indirecte, notamment lorsqu’ils nourrissent des pratiques de harcèlement. Celui-ci touche d’ailleurs plus souvent les adolescents que les adultes parce que leur désir d’extimité se manifeste avec beaucoup plus de force à leur âge : l’adolescent désire s’affranchir des liens familiaux, et pour cela il investit le groupe de ses pairs et il en attend soutien et reconnaissance.
Pourtant, les jeunes sont capables de prendre du recul. À tel point que la Commission européenne prône un modèle d’éducation par les pairs : « L’éducation par les pairs est une alternative ou un complément aux stratégies d’éducation à la santé traditionnelle. Cette approche repose sur le fait que lors de certaines étapes de la vie, notamment chez les adolescents, l’impact est plus grand que d’autres influences. » Elle permet aux jeunes de se familiariser avec les normes sociales / ce que l’on peut dire ou pas aux autres, ce que l’on peut montrer ou pas de son corps, ce que l’on accepte d’échanger en ligne avant, pendant ou à la place d’une rencontre physique. Donc ce n’est pas Internet qui est en cause, c’est son envahissement par des modèles commerciaux.
Alors, faut-il renoncer à interdire pour se consacrer uniquement à l’éducation ? Rappelons que 3-6-9-12 n’a jamais été contre les interdictions ! La preuve en est que les balises 3-6-9-12 sont basées depuis 2008 sur QUATRE INTERDICTIONS : pas de télé avant 3 ans, pas d’outil numérique personnel (console de jeu ou tablette) avant 6 ans, pas d’Internet avant 9 ans et Internet accompagné entre 9 et 12 ans révolus, pas d’Internet seul avant 12 ans révolus, ce qui signifie pas de smartphone avant 13 ans.
Mais ces interdictions n’ont pas de sens s’il n’y a pas une éducation, et une éducation qui ne tiendrait pas compte de ces tranches d’âge serait absurde. Certains laissent croire qu’il suffirait d’interdire, de censurer ou de restreindre pour protéger, et ils ont tort. Entre interdire et éduquer, il n’y a pas à choisir. Les deux sont indispensables : tout y est question d’âge, comme le rappellent les repères 3-6-9-12.
