16 avril 2026

Edito – Les 20 ans du J3F

Le 16 février 2026, le Jeu des 3 figures (J3F) a fêté deux événements importants. Tout d’abord ses 20 ans d’existence, puisque j’ai formé une première promotion d’enseignants en 2006 et 2007 sur l’académie de Versailles, et qu’il a fait l’objet d’une première évaluation en 2007-2008 grâce à un financement de la Fondation de France. Mais surtout, le 16 février 2026, le J3F s’est doté d’un grand parrain en la personne de l’écrivain, acteur et metteur en scène Wajdi Mouawad.

L’événement a fait l’objet d’une soirée au Théâtre de la Colline, consacrée à la place que le théâtre prend dans la construction de la personnalité, et particulièrement dans le domaine des compétences empathiques, souvent désignées comme « compétences psychosociales » par l’Éducation nationale. Car cet événement n’était pas seulement l’occasion de parler du Jeu des 3 figures, mais aussi des nombreuses activités mises en place par le Théâtre de la Colline, aussi bien vis-à-vis des publics scolaires que des personnes en situation de handicap.

Laurent Noé, directeur de l’académie de Paris, a introduit la soirée en évoquant l’importance de l’éducation artistique et culturelle (EAC) et du J3F comme leviers éducatifs au sein de l’EN. Un dialogue entre Wajdi Mouawad et moi-même a suivi, relayé par des questions et des remarques d’enfants et d’adolescents ayant bénéficié de l’une ou l’autre des activités. Puis des tables rondes ont confronté des animateurs du Jeu des 3 figures et des artistes du Théâtre de la Colline intervenant en milieu scolaire. Enfin, une discussion générale avec tous les intervenants et les enfants conviés a permis de répondre aux questions de la salle.

Bien que les activités proposées par le Théâtre de la Colline et celles mises en place par l’association « Développer l’empathie par le Jeu des 3 figures » aient des protocoles et des objectifs différents, un consensus s’est établi autour de quatre axes.

Tout d’abord, le jeu théâtral apprend à développer plusieurs points de vue sur la même situation. Il permet ainsi de développer la forme la plus aboutie de l’empathie, qui est la capacité de se mettre non seulement intellectuellement, mais aussi émotionnellement, à la place d’autrui.

Pour y parvenir, l’implication du corps joue un rôle essentiel. Seul ce qui a été éprouvé dans le corps peut s’inscrire dans notre monde intérieur de façon stable, et modifier non seulement nos représentations, mais aussi nos comportements. Chacun sait bien en effet que l’on peut penser une chose, et en faire une autre !

En troisième lieu, l’empathie complète permet non seulement de comprendre l’autre, mais de développer le prendre soin des autres et aussi de soi. L’empathie a en effet une composante qu’on appelle l’auto-empathie, ou empathie pour soi. Elle concerne à la fois la capacité d’avoir accès à ses émotions intimes, de s’interroger sur leur raison et de prendre soin de soi. Elle se construit parallèlement et complémentairement à l’empathie pour autrui. Autrement dit, tout ce qui permet de mieux comprendre l’autre permet de mieux se comprendre soi-même, et l’inverse est tout aussi vrai.

Enfin, il est essentiel, pour que les compétences empathiques s’installent durablement chez les enfants au cours du cursus scolaire, qu’elles ne soient pas cantonnées à des activités spécifiques. En d’autres termes, il est essentiel de mettre les activités théâtrales au service des apprentissages des compétences scolaires partout où c’est possible. Notamment en développant la lecture à haute voix, la prise de parole en public, et le sens collaboratif au service de la création d’un travail commun. D’ores et déjà, les activités Trois figures permettent aux élèves de lycée de porter un regard différent sur la littérature, et à tous les élèves allophones d’apprendre plus facilement la langue française.

Dans un monde où l’intelligence artificielle prendra une place de plus en plus grande, le théâtre devrait être appelé à jouer un rôle de plus en plus important. En effet, l’intelligence des machines est programmée pour suivre une démarche logique. Mais les apprentissages humains sont indissociables des émotions, et ils mettent en œuvre le corps, les cinq sens, et les multiples formes complémentaires d’intelligence dont chacun dispose.

S.T.

photo de l'auteur

Serge Tisseron

Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université de Paris.