2 février 2026

La Charte Familiale d’Usage des Écrans

Et si nous parlions des écrans comme des aliments ?

S’il n’y avait qu’un seul article dans le monde que je souhaite que chaque parent lise, ce serait celui de Serge Tisseron, intitulé « Neuf conseils pour gérer les écrans comme les aliments » :
https://sergetisseron.com/blog/neuf-conseils-pour-gerer-les-ecrans-comme-les-aliments/?utm_source=chatgpt.com

Pourquoi ? Parce qu’il propose une métaphore simple, puissante et profondément instructive pour comprendre notre relation aux écrans dans la famille. Il nous invite à regarder les écrans comme nous regardons les aliments : non pas comme quelque chose de banni ou diabolisé, mais comme une source d’énergie (potentiellement bénéfique ou problématique) selon la façon dont nous l’introduisons, la ritualisons et la socialisons.

Cette métaphore alimentaire est si riche qu’elle structure instinctivement notre compréhension du numérique dans la vie familiale : portions, rituels, qualité, partages, règles… Toutes ces notions viennent naturellement lorsqu’on pense aux écrans comme à la nourriture. Et c’est précisément cette métaphore qui inspire la Charte Familiale d’Usage des Écrans que nous proposons ici.


1. Pourquoi une charte familiale ? Comprendre l’enjeu essentiel

L’omniprésence des écrans (télévision, tablettes, consoles, smartphones, ordinateurs) fait aujourd’hui partie de notre quotidien. Pourtant, beaucoup de parents se sentent désorientés : combien de temps est acceptable ? À partir de quel âge ? Dans quelles conditions ? Cette incertitude génère souvent des conflits, de la culpabilité, et une impression de « lutter contre un ennemi invisible », tel Don Quichotte s’élançant contre des moulins à vent, multipliant les combats sans toujours en comprendre les véritables enjeux.

À l’association 3-6-9-12, nous proposons une autre approche : pas d’interdits absolus, mais une culture familiale réfléchie, codifiée, partagée et évolutive. La charte familiale n’est pas une règle imposée d’en haut, mais une co-construction entre parents et enfants, qui permet de transformer l’usage des écrans en moment équilibré, créatif et socialisant.


2. Une charte qui s’applique aussi aux parents

Un point essentiel – souvent oublié – est que cette charte ne concerne pas uniquement les enfants. Elle s’applique aussi aux parents. Comme pour l’alimentation, il serait incohérent de demander à un enfant de manger équilibré pendant que l’adulte grignote sans cesse.

La charte devient alors un outil miroir :
elle nous aide, en tant qu’adultes, à réfléchir à nos propres usages numériques. Nous sommes parfois très stricts avec les enfants, tout en étant beaucoup plus permissifs avec nous-mêmes : téléphone toujours à portée de main, notifications constantes, écrans utilisés sans réelle intention.

Mettre des règles claires pour toute la famille permet :
• d’aligner les discours et les pratiques,
• de donner l’exemple,
• de rendre les règles justes et crédibles aux yeux des enfants.


3. La métaphore alimentaire : un cadre intuitif, rassurant et socialisant

Dans son article, Serge Tisseron invite à penser les écrans à l’image des aliments : ils font partie de la vie, mais leur consommation ne se fait pas n’importe comment. Les aliments sont ritualisés : on mange à heure fixe, on partage, on choisit ce qu’on préfère, on a une assiette définie, on parle de ce qu’on mange.

De la même façon, les écrans ne doivent pas être « grignotés » toute la journée :
ils doivent être encadrés, choisis, discutés et partagés.

Cette métaphore est aussi très rassurante pour les enfants et les futurs adolescents. Elle leur montre que :
• les règles existent pour tout le monde, pas seulement pour eux,
• le cadre est là pour protéger, pas pour punir,
• il est normal que les règles évoluent avec l’âge, comme l’alimentation évolue en grandissant.


4. Les principes clés de la charte familiale

a) Adaptation à l’âge et à la maturité
Tout comme un bébé ne peut pas digérer certains aliments, son cerveau n’est pas prêt à comprendre ni à gérer des contenus complexes ou émotionnellement intenses. L’usage des écrans doit être adapté à l’âge et à la capacité de l’enfant à comprendre, filtrer et verbaliser ce qu’il voit.
Cette différenciation selon l’âge est normale, saine et sécurisante.

b) Horaires fixes et portions définies
Dans les cultures alimentaires, on ne grignote pas toute la journée : les repas sont aux heures convenues. De manière identique, il est préférable de fixer des plages horaires d’écran plutôt que d’autoriser une consommation continue et désorganisée.

c) Droit de choisir et qualité du contenu
Offrir à l’enfant une sélection de programmes lui permet d’exercer son pouvoir de choix, tout comme choisir entre différents aliments. Ce droit de choisir développe son autonomie et l’aide à se percevoir comme acteur de sa vie numérique, et non comme simple consommateur passif.

d) Moments partagés et dialogue
Les repas sont des moments de partage où l’on parle de la nourriture, de ses goûts, de ses souvenirs. De la même façon, les écrans deviennent une activité sociale et réflexive lorsqu’ils sont utilisés ensemble, suivis d’un échange sur ce qui a été vu ou vécu.

e) Pas d’écrans dans les chambres
Comme on évite de laisser de la nourriture accessible à toute heure dans un placard, il est préférable que les écrans ne soient pas présents en permanence dans les espaces privés, notamment les chambres, afin de prévenir les usages nocturnes et compulsifs.

f) Créer plutôt que consommer passivement
Encourager les enfants – et les adultes – à créer avec les écrans (photos, vidéos, montage, programmation, stop motion, écriture, sport) transforme l’écran en outil d’expression et d’apprentissage, et non en simple objet de consommation.


5. Temps d’écran, travail et apprentissages : faire la distinction

Un point fondamental de la charte est de distinguer les usages.
Tout comme manger sainement est un besoin, certains usages des écrans sont nécessaires :
• le temps de travail,
• les devoirs,
• les révisions,
• les recherches,
• les apprentissages scolaires ou professionnels.

Ces temps-là ne sont pas du « temps d’écran de loisir », mais des temps utiles et structurants.
La charte permet justement de clarifier cette distinction, afin d’éviter la confusion et la culpabilité, aussi bien chez les enfants que chez les adultes.


6. Comment co-construire cette charte en famille ?

• Choisir un moment calme, comme on se met à table pour discuter d’un repas à venir.
• Impliquer chaque membre de la famille, petits et grands.
• Écrire la charte ensemble, en l’adaptant à votre réalité.
• L’afficher visiblement, pour qu’elle vive au quotidien.
• La revisiter régulièrement, car les besoins évoluent avec l’âge.


7. Conclusion : vers une culture numérique familiale apaisée

En fin de compte, la charte familiale ne doit pas être une punition ni une restriction arbitraire, mais un support de dialogue, d’apprentissage et de cohérence familiale. En regardant les écrans comme nous regardons notre assiette, nous transformons une source potentielle de conflits en un espace de partage, de création et d’éducation.

Comme le rappelle Serge Tisseron, ce n’est pas seulement le temps passé devant un écran qui compte, mais comment et pourquoi il est utilisé. Avec un cadre clair, évolutif et partagé, nous aidons nos enfants – et nous-mêmes – à utiliser les écrans avec discernement, sagesse et créativité, plutôt que de les subir passivement.

R.AQC. Ambassadrice 3-6-9-12+

photo de l'auteur

Association 3-6-9-12

Un regroupement de praticiens de terrain, de chercheurs et d’universitaires, qui souhaitent participer à une éducation du public aux écrans et aux outils numériques en nous appuyant sur les balises 3-6-9-12 imaginées par Serge Tisseron.