Quand quelques Lycées parisiens deviennent laboratoire d’empathie
Peut-on apprendre l’empathie sur une scène de classe ? Au printemps 2024, une expérimentation inédite a tenté de répondre à cette question aux lycées Turgot, ENCPB Pierre-Gilles-de-Gennes, Lamartine et Lavoisier dans l’académie de Paris. Son nom : les A3F, pour Ateliers des Trois Figures1, déclinaison pour le lycée du dispositif imaginé par Serge Tisseron, déjà connu dans le primaire et le collège sous l’appellation J3F (Jeu des Trois Figures).
Une première expérimentation dans le cadre du programme Phare
L’initiative s’inscrit dans le dispositif national Phare, dédié à la prévention du harcèlement scolaire. À l’origine du projet, la demande de Caroline Veltcheff, responsable académique du programme. Tout juste certifiée formatrice J3F pour le second degré, j’ai accepté de tester ce nouveau protocole au lycée. Pour ce faire, j’ai formé, avec Cyril Goulard, sous la supervision de Delphine Ginelli et Geneviève Carteau-Beauvineau, les personnels de direction, CPE, professeurs volontaires. L’année suivante, certaines de ces personnes sont devenues à leur tour formatrices, selon la logique d’une formation interne à l’Académie.
En parallèle, aux côtés du proviseur adjoint de Turgot, Arnaud Chaunavel, en formation pour devenir animateur A3F, j’ai mis en place l’expérimentation au lycée Turgot. Les classes ont été divisées en demi-groupes ; chacun anime une séance. En amont, Serge Tisseron et son équipe ont constitué un corpus d’extraits de théâtre. Particularité du projet : le protocole s’affine en temps réel, au fil des retours de terrain.
Lire, jouer, ressentir
Le principe est simple en apparence. Les élèves lisent un extrait, identifient les émotions en jeu et les actions qui peuvent les accompagner. Un principe fort de l’activité est en effet que les actions, les paroles et les émotions doivent toujours être liées. Puis les volontaires pour jouer sont invités à interpréter successivement tous les personnages. À l’issue de la mise en scène, un temps d’échange permet d’explorer les émotions réellement ressenties.
Au programme, notamment, Pinocchio de Joël Pommerat. Hasard du calendrier : son spectacle Contes et légendes se joue alors au Théâtre de la Porte Saint-Martin, détail relevé par un élève dès la deuxième séance. Plus tard, les lycéens travaillent une scène de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce : retrouvailles tendues d’un fils venu annoncer sa mort prochaine à sa famille.
C’est là que surgissent des émotions inattendues, comme la jalousie fraternelle, révélée seulement après l’incarnation des rôles. Le passage par le corps modifie la compréhension du texte. Les élèves éprouvent de l’intérieur les différentes places. C’est toute la différence entre l’empathie dite cognitive, qui invite à se faire une représentation des éprouvés d’autrui, et l’empathie complète, qui permet de se mettre émotionnellement, et pas seulement intellectuellement, à sa place.
Débattre pour penser ensemble
Chaque séance se conclut par un débat : Comment imaginer une fin dans laquelle personne ne se sente humilié ou incompris ?
Autour de Pinocchio, les échanges surprennent par leur profondeur. Les élèves évoquent la faim, la pauvreté, la difficulté de « naître adolescent », mais aussi la blessure d’un père méprisé par sa propre création. Loin d’un simple exercice théâtral, l’atelier devient un espace où l’on tente d’entendre « la voix de l’autre ».
Pour l’enseignante de français, Anne de Boissieu, qui soutient le projet et assiste à une séance finale, le dispositif nourrit autant la lecture littéraire que la réflexion éthique. Pour le proviseur adjoint, c’est une façon de mieux comprendre les élèves et de changer de posture avec eux. L’empathie y passe d’abord par le ressenti corporel des émotions. Tous les élèves sont acteurs, même silencieux. Le cadre posé par l’animateur permet une construction progressive d’une « empathie groupale ». Au lycée, le débat final ajoute une dimension réflexive : les élèves éprouvent leur capacité à penser, dans le respect de la parole d’autrui.
Un outil collaboratif au service du climat scolaire
Mon engagement en faveur de la pédagogie collaborative et mes interventions en éducation prioritaire — notamment au collège Hector Berlioz, puis en tant qu’adjointe au DAASEN pour l’égalité des chances — me permettent d’affirmer que l’A3F est un outil structurant du climat scolaire et de construction des compétences empathiques chez les élèves. Contrairement à des actions ponctuelles, le dispositif s’inscrit en outre dans la durée et repose sur une logique de « recherche-action ». De plus, les futurs animateurs vivent eux-mêmes l’expérience d’empathie groupale pendant leur formation. Une manière d’éprouver, avant de transmettre. Et de contribuer à un changement de posture des enseignants face à leurs élèves.
M-D L
- Précisions et modalités de formation sur https://3figures.org/ ↩︎