Les écrans et le jeune enfant : Un problème de société qui appelle des réponses sociales

2 juillet 2018 | Non classé

L’omniprésence des écrans dans les familles bouleverse évidemment les relations des enfants à ceux-ci, mais aussi celle des parents à leurs enfants et par contrecoup celles des enfants à leurs parents. Mais face à une situation aussi complexe, la tentation est évidemment grande de la réduire à une seule composante : la relation des enfants aux écrans.

C’est déjà l’erreur que faisait dans les années 2000, le Collectif Inter-associatif Enfance et Media (CIEM). Des nombreux enseignants s’alarmaient déjà des troubles du comportement et de l’attention chez des enfants qui avaient regardé des programmes télévisés le matin avant de se rendre à l’école. Le CIEM avait alors incriminé l’existence d’une « maltraitance audiovisuelle » et l’avait rendue responsable des problèmes observés. Cela semblait moins difficile, et surtout pouvoir passer mieux, que de mettre en cause les comportements des parents qui abandonnaient leurs enfants le matin devant la télévision, sans pouvoir faire autrement, hélas, pour beaucoup d’entre eux. Mais cela détournait de chercher quelles solutions à mettre en place pour y remédier. C’est l’époque où j’ai proposé de mettre en place des sas de « décompression » et de relaxation pour les élèves à leur arrivée, d’où a émergé l’idée du Jeu des Trois Figures[1].

Dans ce qui se passe aujourd’hui, il n’est plus question de maltraitance des écrans, mais c’est encore une fois les écrans qui sont incriminés comme cause unique des signes observés. Oui, bien sûr il y a une surexposition massive et précoce de beaucoup d’enfants aux écrans, et il faudra bien un jour lancer une recherche pour comprendre qui, parmi tous ces enfants surexposés, développe des troubles, et qui n’en développe pas. Mais il faudra bien aussi se poser la question de savoir pourquoi ces enfants regardent tant les écrans, et qu’est-ce qui est premier dans leur expérience précoce du monde, de la présence de l’écran, ou du désintérêt de leurs parents pour eux. Et puisque les psychiatres et les psychologues qui prétendent rapporter les troubles nouveaux qu’ils disent observer aux seuls écrans sans jamais vouloir « culpabiliser les parents », rappelons quelques statistiques qui, elles, osent le dire.

Un sondage réalisé en France en 2017[2] révèle que 50% des parents reconnaissent se laisser distraire par leur portable durant leurs échanges avec leurs enfants. Selon un autre sondage[3], 36 % des parents consultent leur téléphone pendant les repas avec leurs enfants, et même 28 % pendant qu’ils jouent avec eux. Il est probable que beaucoup de parents passent aujourd’hui plus de temps à regarder leur mobile que leur enfant. Les excès parentaux n’échappent d’ailleurs pas aux enfants, qui disent pour près de la moitié en souffrir. En 2013, une étude révélait que 45 % des enfants de 8-13 ans trouvaient que leurs parents consultaient trop leur téléphone, et que 27 % rêvaient même de le leur confisquer[4]. En France, en 2017, ils sont 26 % de la tranche d’âge des 12 à 14 ans à trouver que leurs parents utilisent trop leur téléphone[5], et 21% à trouver qu’ils utilisent trop le leur. Il est vrai que la plupart des enfants évitent de faire des remarques à leurs parents à ce sujet : ils estiment à juste titre que cette surconsommation massive de leurs parents est la meilleure garantie que ceux-ci ne chercheront pas à limiter leur propre usage. Mais alors, que diraient-ils, à l’âge d’un ou deux ans, s’ils savaient parler ?

Les enfants d’aujourd’hui viennent au monde et grandissent souvent au contact de parents collés à leur smartphone. Bien sûr, les mouvements colorés ont le pouvoir de capturer le regard humain. C’est justement une capacité dont la nature a pourvu le petit d’homme pour qu’il tourne son regard vers ce qui est naturellement le plus coloré, le plus brillant et le plus mobile dans un visage humain, à savoir les yeux. Mais si l’enfant ne trouve pas ce regard recherché, s’il ne trouve pas des échanges à la mesure de ses attentes, le risque est grand qu’il se scotche aux écrans comme un refuge contre une forme d’abandon parental en grande partie inconscient. Deux autres facteurs bien connus des pédo psychiatres jouent également un rôle important dans cette captation par l’écran. Le premier est l’imitation motrice. Car ne l’oublions pas : les enfants sont d’abord, dans les premières années de la vie, de formidables imitateurs. Et même s’ils n’ont pas encore à cet âge de téléphone mobile, ils en reproduisent déjà les comportements, y compris dans leurs aspects les plus excessifs. J’ai raconté ailleurs l’histoire de ces très jeunes enfants qui grandissent une main collée à leur oreille parce qu’ils observent sans cesse leur parent dans cette attitude[6]. Comment les enfants, qui sont dès la naissance de formidables imitateurs, pourraient-ils ne pas s’engager très vite à imiter l’intérêt de leurs parents pour les écrans ?

Le second facteur est l’attention conjointe qui pousse l’enfant, dès 9 mois, à tourner son regard, et son désir, vers ce qui semble accaparer tout l’intérêt de son parent : il regarde naturellement ce que regarde l’adulte. Comment pourrait-il ne pas se tourner vers un écran quand son parent de référence tourne sans cesse son propre regard vers celui de son smartphone, ou de la télévision ? Nous avons tous croisé ces parents qui, dans le métro, n’ont d’yeux que pour leur téléphone, ignorant leur enfant qui, devant eux, dans sa poussette, cherche à attirer leur attention et à capturer leur regard. Cela se termine hélas parfois, en désespoir de cause, par les cris de l’enfant. Auquel l’adulte confie parfois son propre smartphone, en désespoir d’imaginer une autre réponse possible.

Alors, qu’est-ce qui est premier ? Est-ce la façon dont l’enfant tourne le regard vers un écran parce que quelqu’un en aurait allumé un. Ou bien est-ce que l’enfant se tourne vers l’écran parce que le parent se détourne de lui pour regarder son propre écran ? Faites l’expérience, interagissez avec un très jeune enfant qui ne vit pas dans un milieu où la télévision est allumée sans arrêt, et allumez un écran près de lui. Il est probable que si vous le regardez, si vous lui parlez, c’est votre visage qu’il regardera plutôt que l’écran. Mais s’il a grandi dans un milieu où la télévision est allumée sans cesse, et où il s’est habitué à ne trouver que trop rarement un visage humain avec lequel interagir, alors il est probable qu’il aura perdu confiance dans cette forme de communication humaine essentielle, et qu’il préférera retrouver l’écran par lequel il a déjà d’abord compensé l’absence d’un visage humain.

Oui bien sûr, des recherches sont nécessaires, selon la formule consacrée de toutes les publications scientifiques. Mais ceux qui incriminent aujourd’hui les écrans comme l’ont fait il y a 20 ans ceux qui parlaient de « maltraitance des écrans », risquent bien de passer une fois de plus à côté d’une composante majeure du problème. A savoir de responsabiliser les parents, pas seulement dans leurs comportements vis-à-vis de leurs enfants, mais d’abord dans leurs propres comportements.

Osons le dire, le monde a changé, et la disponibilité de chacun aux interactions hors écran s’est amenuisée. Dès lors, toute personne animée par un désir d’enfant doit s’interroger sur la manière d’organiser sa vie après la naissance à fin d’être « suffisamment » disponible à ce petit être dont les besoins relationnels sont immenses. Tel est le vrai problème posé aujourd’hui par l’accélération technologique. Créer une nouvelle catégorie clinique faisant entrer les enfants très exposés aux écrans dans le champ pathologique ou ne ferait que retarder le moment de cette indispensable prise de conscience. Bien sûr, elle est douloureuse, mais elle seule peut engager un avenir différent. Car la distraction des parents par leur téléphone mobile n’est rien à côté de ce que sera demain celle que susciteront les fameux chatbots, ces robots dotés de capacités d’interaction verbale semblable à celles des humains.

[1] www.3figures.org

[2] Tech observatory, Observatoire des pratiques mobiles, CSA Research , Sondage réalisé entre le 20 et le 30 juillet 2017 sur un échantillon de 201 français âgés de 12 à 14 ans.
édition 2017 : focus sur les 12-14 ans

[3] Sondage réalisé par AVG Technologies auprès de 6 117 parents et enfants

[4] AVG Technologies, op. cit.

[5] Tech observatory, op. cit.

[6]

Serge Tisseron

Serge Tisseron

Psychiatre, docteur en psychologie

Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches, membre de l’Académie des technologies, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot (CRPMS).

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